Kawabata
novembre 28, 2011 at 2:12 Laisser un commentaire
En hâte, Naeko défit son tablier et l’étendit sur le sol. Comme ce tablier de coton de la province de Tamba pouvait faire le tour de la taille, il offrait assez de place pour qu’elles soient assises côte à côté.
« Asseyez-vous…, dit Naeko. »
« Merci. »
Naeko enleva le linge qui la coiffait, et faisant gonfler sa chevelure de la main elle reprit :
« Vraiment, vous êtes gentille d’être venue. Je suis si heureuse, si heureuse… » Elle regardait Cheiko de ses yeux brillants.
Etaient fortes l’odeur de la terre, l’odeur des arbres, l’odeur des, en un mot, l’odeur du mont aux cryptomères.
« D’en bas, on ne voit rien », dit Naeko
« J’aime cette belle futaie de cryptomères, j’y viens de temps à autre, mais je n’y étais jamais entré… » Cheiko promena son regard autour d’elle.
Une armée de cryptomère, presque tous de même grosseur, se dressaient autour d’elles, parfaitement droits, les encerclants.
« Ces arbres sont l’œuvre des hommes… », fit Naeko.
« Ah ? »
« Il faut dans les quarante ans pour en arriver là. Il est déjà temps de les couper ou d’en faire des poutres ou Dieu sait quoi. Si on les laissait pousser comme ca, ils continueraient à pousser comme ca, gagnant en force et en hauteur, vous ne croyez pas ? De temps temps, j’y pense. Moi, je préfère la forêt sauvage. Celle-ci, ma foi, on dirait qu’on la cultive comme les fleurs pour les bosquets. »
« … »
« Dans ce monde, si les hommes n’existaient pas, une ville comme Kyoto n’existerait pas non plus, et il n’y aurait que des forêts sauvages et des champs d’herbes folles. Et ici, ce serait le domaine des sangliers ou des cerfs, non ? Pourquoi les hommes existent-ils ? Ils sont effrayants… »
« Vous pensez à des choses pareilles. », s’étonna Chieko.
« Oh ! parfois… »
« Mais, Naeko vous n’aimez pas les hommes ? »
« Les hommes ? mais si, je les aime infiniment, répondit Naeko, mais s’ils n’existaient pas, comment serait le monde ? Parfois j’y songe, quand je me suis assoupi dans la montagne… »
« Au fond de votre cœur, il ne se cache pas le dégoût du monde ? »
« Moi, je déteste cette pensée. Chaque jour est beau, beau, et je fais le travail qu’on me demande…Mais les hommes… »
« … »
Soudain, l’ombre envahit la futaie où étaient les deux jeunes filles.
« Tiens, l’averse du soir », fit Naeko.
La pluie s’accumulait sur les feuilles à la cime et ne tombait des cryptomères qu’une fois devenue de grosses gouttes.
Puis se mirent à retentirent de violents grondements de tonnerre.
« J’ai peur ! J’ai peur ! » Chieko et étreignit la main de Naeko.
« Ramenez les jambes sous vous, recroquevillez-vous. »
Et Naeko couvrit Chieko de son corps, l’étreignit, l’enveloppa toute entière.
Yasunari Kawabata, prix nobel de littérature 1968, Kyôto
Entry filed under: poésie. Tags: .
Trackback this post | Souscrire aux commentaires par flux RSS